Beauté fatale

Pourquoi je n’aime pas qu’un inconnu me dise que je suis belle dans la rue ou déconstruire le sexisme bienveillant.

“Une femme est toujours de quelque manière sur une scène, exposée au jugement masculin.”

David Le breton

« Il est environ 6h55 du matin et je marche d’un bon pas dans les rues de Nantes. Arrivée à quelques mètres de ma destination, je croise le regard d’un homme situé sur le trottoir d’en face : une quarantaine d’année. Il me scrute et dit « Belle femme ! » d’un ton approbateur. J’évite son regard, fais mine de n’avoir rien entendu. Outré de mon silence il finit par lâcher un « on peut dire merci ! » agacé. La colère m’étrangle, je reste impassible et continue ma route. »

Ceci est une anecdote qui m’est réellement arrivée, et elle m’a beaucoup fait réfléchir. Réflexions que je partage aujourd’hui avec vous.

   En effet, de nombreuses émotions me sont parvenues, suite à cette (très) courte rencontre : une certaine appréciation (après tout cet homme m’a fait un compliment), et une indignation sourde, qui ne m’a pas quittée de toute la matinée. En fait, cette anecdote m’a fait toucher du doigt un point aussi fondamental qu’épineux : un inconnu mâle qui me complimente dans la rue, est-il dans son droit ? Et moi, dois-je en être fière (dans ce cas-là je suis fustigée par mon côté féministe) ou dois-je condamner cette pratique à l’arrière goût patriarcal ? Décryptage.

   Pour cela je suis revenue à mes ressentis, certes, j’avais éprouvé une certaine fierté au premier abord, mais la colère était tout de suite apparue (d’autant plus vive que l’inconnu s’était permis de me donner un cours de politesse). Donc, si j’avais éprouvé de la colère, c’est que quelque chose dans cette situation n’était pas juste. En y réfléchissant de plus près, je m’étais sentie dans une position d’infériorité et j’avais carrément été infantilisée à la fin.
Pour moi, cet homme avait posé un jugement sur mon corps, de façon totalement arbitraire, et, de surcroît, il demandait à ce que j’acquiesce docilement en battant des cils.

   Ce qu’il faut comprendre dans ce genre de situation, c’est que dès que l’on pose un jugement sur une personne, que ce jugement soit négatif ou positif, une certaine supériorité consciente ou non s’en dégage. Et cela est encore plus exacerbé entre deux inconnus.

  Quand on juge quelqu’un on le met à distance, on l’éloigne de nous, on l’étiquette afin qu’il rentre dans nos stéréotypes rassurants. C’est un mécanisme humain certes, mais à force d’être utilisé toujours dans un même sens (ici l’homme jugeant la femme), ce mécanisme devient gênant et ici, sexiste.


Imaginons l’inverse, les hommes se baladant tranquillement dans la rue, et les femmes les regardant et leur faisant de temps à autre, des compliments. Tout de suite, les femmes prennent une place supérieure à celle des hommes, car c’est elles qui s’octroient le droit de juger.

   Bien sûr, comme sous-entendu plus tôt, il faut souligner le contexte : ici, on est dans la rue, face à quelqu’un qu’on ne connaît pas et qu’on ne reverra certainement jamais.
En effet, toute la différence est dans le fait que c’est un inconnu qui nous fait un compliment, ce qui n’a rien à voir avec un ami ou la famille ou notre boulanger. Avec une personne que l’on connaît, on ne se sent pas réduit à notre physique étant donné que la relation que l’on a avec elle est déjà cadrée, les rôles sont plus ou moins bien précisés et le compliment va donc être coloré par tout ce que nous avons vécu avec cette personne : par exemple, si c’est ma mère qui me dit que je suis belle, je la connais et je sais que c’est une façon à elle de me dire qu’elle est heureuse de me voir. Si c’est mon collègue de travail, je sais que l’on se tourne autour depuis quelque temps donc c’est une manière pour lui de me montrer que je l’attire, etc.
Mais quand c’est un inconnu, le compliment (sorti de nulle part) ne s’étaye sur aucun cadre sur lequel on pourrait interpréter cette affirmation. Ce jugement prend alors une place énorme puisqu’il est ce qui nous lie pendant deux secondes avec cette personne, puis, quand cette dernière passe son chemin on reste alors avec cette phrase sur les bras sans savoir vraiment quoi en penser.

   Mais qui sommes-nous pour juger quelqu’un dans la rue que l’on ne connaît ni d’Eve ni d’Adam ? Même pour un compliment. J’ignore son prénom, son âge, ce qu’elle fait dans la vie, où elle va, ses goûts, ses valeurs, ce qui l’a fait rire ou pleurer, alors qui suis-je pour émettre un jugement sur son physique ? Qui suis-je pour la siffler ?

   Je sais qu’il y a des hommes qui ne comprennent pas pourquoi certaines femmes s’offusquent des compliments qu’ils leur font, louanges sincères distribuées pour leur faire plaisir et soutirer un sourire timide. Et je sais également que cela fait réellement plaisir à certaines femmes d’être admirées ainsi dans la rue par un inconnu. C’est là toute la complexité du sexisme bienveillant, qui, sous-couvert d’amabilité, assoit l’homme dans une position de supériorité.
Et c’est important d’ouvrir les yeux par rapport à ça, on ne parle pas d’un simple compliment, on parle de jugement (là encore qu’il soit positif ou négatif importe peu) sur quelqu’un que l’on ne connaît pas.

   Évidemment qu’une femme sera toujours contente de recevoir un compliment, notamment sur son physique dont elle doute trop souvent, mais dans un contexte de rue, avec un inconnu, cela relève plus de l’infantilisation et fragilise la femme qui intériorise le fait qu’elle peut être soumise continuellement aux jugements des hommes. Et ça, quoiqu’on en pense ou qu’on en dise, c’est inacceptable.

Lise M.

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2 commentaires

  • Cha

    Personnellement je pars (peut-être bêtement) du principe que d’autres n’ont pas à se permettre des jugements que je ne me permets jamais de faire (et surtout pas dans la rue, tôt le matin, face à une inconnue seule, au risque de la mettre mal à l’aise, on le devine pourtant bien). Reste que j’ai beau retourner le problème dans tous les sens… Toujours pas de “remède” en vue. Selon mon humeur il m’arrive de soupirer un “merci” our avoir la paix, tout comme il m’arrive de dire “je ne vous ai pas demandé votre avis sur mon physique”, ce qui dégénère bien sûr à chaque fois.

    Aussi l’injonction à sourire qui n’est pas mal non plus dans le genre. Il ne suffit pas de correspondre aux petits diktats en vigueur (qui sont comme par hasard aussi les leurs), il est de mauvais ton de tirer la tronche, après tout ces hommes ont besoin de voir des Barbies vivantes défiler sous leurs yeux… Vivantes et parlantes enfin… quelques mots comme “merci” devraient pouvoir suffire.

  • T

    Bonjour,

    Je sous tout à fait d’accord avec vous et votre analyse .. je déteste ce phénomène insidieux, quasi normé qui consiste à être validée physiquement par les hommes, cela a le don de me mettre en colère..
    c’est arrivé une fois à un festival, les hommes qui nous arrête pour nous complimenter sur notre physique et encore sur les forums post évènement pour remercier les femmes d’avoir encore été belles et sexy cette année etc etc!
    Encore et encore la validation des femmes par les hommes, encore cette supériorité qu’ils s’octroient , insupportable..

    Encore et encore l’installation de diktats sur l’apparence et comment doit être une femme pr être acceptable socialement (belle bien entendu!)
    J’en ai assez.. heureusement je vis à la campagne et j’ai la paix mais j’ai une certaine haine de l’inégalité faite entre les hommes et les femmes sur la validation physique même si je ne souhaite pas du tout un revirement de situation pr les hommes mais ils ne semblent pas franchement touchés de la même manière que nous. cet homme qui m’a fait un compliment physique lors du festival n’avait rien d’un mannequin des magasines et il s’est encore permis de dire à une fille à un stand qui se tenait un peu plus loin : ” toi aussi t’es canon!”

    Arrêtez sérieusement, arrêtez. Au mieux ignorez nous car nous n’avons rien demandé.

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