Beauté fatale

Et si être mince était un complexe ?

“De toute façon, pour lui, je n’étais jamais assez : grosse, mince, sophistiquée, simple, sobre, colorée, distinguée, maquillée, pâle, bronzée, bref, attirante.”

Eliette Abécassis

« Je suis au travail, tranquille. Pendant ma pause, où je discute avec une collègue de son dernier week-end, un de mes collègues s’approche sans crier gare et entoure mon mollet droit de ses doigts en disant « Ah dis donc ! Je peux presque faire le tour de ton mollet avec une main ! », sous-entendant délicatement par là que je suis très fine. L’amour-propre de mon mollet étant terriblement blessé, je réponds sèchement que je préfère largement mes jambes aux siennes. Je vous passe les détails de ma longue plaidoirie pour défendre mes membres inférieurs, mais autant vous dire que le cœur y était. Les nerfs en pelote, je retourne travailler, laissant l’accusé médusé. »

Cette petite anecdote, somme toute, plutôt banale pour une fille dont l’IMC est inférieur à la norme, se doit tout de même d’être traitée et analysée. Pourquoi ici ? Pourquoi maintenant ?  Je n’en sais rien. Peut être parce qu’aujourd’hui, je suis lassée. Oui, lassée que mon corps soit encore et toujours soumis au jugement.
   J’aimerais bien parler dans cet espace que j’ai créé, de la difficulté d’être mince, ou maigre, ou fine… Bref projetez ce que vous voulez, je ne suis plus à cela près.

   Quand on pense à la minceur dans notre société occidentale, on pense à la gloire. Car, s’il y a bien une chose que nous rabâchent les magazines féminins, c’est bien la minceur, que ce soit au travers des nombreuses photos qui les jalonnent ou les articles sur les régimes.
Être mince donc, c’est être une gagnante. C’est pouvoir porter fièrement son maillot sur la plage et faire les boutiques sans craindre qu’il n’existe pas notre taille.

   Sauf qu’il y a un hic ! Parce qu’au-delà des fantasmes réducteurs dont notre culture nous inonde, il y a la réalité.  Il y a moi, et il y a toutes les autres filles qui sont nées minces et qui, même avec de la volonté et une alimentation riche, peineront à prendre 10 grammes. Et oui, j’avoue, j’en fais partie.
J’ai l’ « avantage » de pouvoir m’enfiler trois éclairs au chocolats d’affilée sans que l’aiguille de ma balance sursaute le moins du monde. J’ai l’ « avantage » de rentrer dans une taille 0, et de faire du XXS chez Kooples (un magasin de fringues).

   Pourtant, très longtemps j’ai été complexée. Parce que même si certaines femmes vous envient, vous n’échappez pas aux critiques. Critiques d’autant plus virulentes que bon nombre de personnes ne s’imaginent pas que ce puisse être un complexe.

Imaginez-vous la même anecdote, mais cette fois-ci avec une femme grosse ? Imaginez-vous, un ami et collègue entourer la cuisse d’une obèse avec ses deux mains et dire « Oh dis donc ! Je ne peux même pas faire le tour de ton mollet avec mes deux mains ! ». Ce serait tout de suite vu comme la pire des grossièretés, et d’une réelle méchanceté.
Je ne suis pas en train de dire que c’est plus facile d’être grosse que d’être mince ici. Il n’est pas question de comparaison. Je tiens juste à souligner qu’être mince peut aussi être un complexe, mais un complexe que peu de monde reconnaît vraiment. A tel point d’ailleurs, qu’un collègue peut « gentiment » insulter mes jambes sans que cela ne gêne personne.


Et nous les minces, on est censés en rire. On est censés passer outre toutes les fois où les gens nous demandent si on n’a pas un « problème » (traduisez ici anorexie). Toutes les fois où les gens vous regardent bizarrement parce que vous n’avez pas fini votre assiette. Je ne compte plus les fois où l’on m’a demandé ou dit « C’est normal que tu sois si fine ? », « Tu es sûr que tu n’as pas de carences ? », « J’ai peur de te casser un os »…

   Quand j’étais petite, certains parents de mes copines avaient alerté mes parents sur ma finesse, ils me pensaient anorexique. A l’école, quand je n’aimais pas quelque chose, les surveillants m’empêchaient de sortir tant que je n’avais pas mangé « au moins la moitié », régime qui bizarrement n’était que pour moi, et qui m’a valu des heures d’attentes à la cantine… (Je vous passe le traumatisme !). Ma propre grand-mère me faisait manger des amandes à outrance car il y avait du calcium, et mon grand père m’obligeait à boire un verre de lait chaque jour alors que je détestais ça.
Des années plus tard, à l’université, une « amie » s’est empressée de demander une explication « rationnelle » à ma minceur à son frère médecin. Elle m’a ensuite expliqué par A+B que j’avais bien un problème au niveau de mon métabolisme (Je précise que je ne lui avais rien demandé…). Et je vous passe le délire de certains membres de ma famille plus ou moins éloignés qui s’imaginent, à l’heure actuelle, que je n’ai pas assez d’argent pour me nourrir…  L’enfer c’est les autres disait Sartre.

   De plus, aujourd’hui, avec les nombreux abus dans le monde de la mode, la minceur et la maigreur n’ont plus bonne presse, et un nouveau contre-pouvoir est apparu : celui d’être fière de ses formes (Attention, je n’ai rien contre cette nouvelle revanche qui a permis à beaucoup de femmes plus ou moins rondes de s’accepter !). Mais cela me donne l’impression, en tant que fille-mince-sans-le-faire-exprès, d’être une clandestine qui joue le jeu hautement antiféministe des Lagerfeld et compagnie qui affament des femmes au nom de la mode.

   Parce qu’être fine, c’est aussi se sentir coupable de l’être parfois, quand vous voyez vos amies s’interdire de reprendre une part de ce délicieux gâteau quand vous, vous en avez déjà repris deux fois sans aucun scrupule…

   Être fine, c’est aussi se demander pourquoi cet homme vous désire alors que tout le monde vous rabâche que les hommes sont attirés par les femmes avec des formes. Et encore aujourd’hui, j’ai tellement internalisé le fait que mon corps n’est pas désirable, puisque non conforme aux standards des hommes, que je suis toujours surprise par leur désir sexuel à mon égard.

   Alors voilà, je sais que l’anorexie est une maladie terrible et qu’il est important de la déceler le plus tôt possible pour avoir un suivi adapté, et je sais aussi que les femmes sont toujours ramenées à leur corps, qu’il soit jugé gros, vieux, ou mince. Mais je tenais à dire et à écrire sur ce complexe d’être mince, pour qu’il soit reconnu comme tel. Pour que, demain, on arrête de juger hâtivement un corps juste parce qu’il n’est pas dans la norme. Et surtout, pour que toutes les autres femmes qui sont minces et qui en souffrent, cessent d’en faire un complexe, qu’elles assument et honorent ce corps qui leur va si bien.

Lise M.

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5 commentaires

  • Cymophane

    Merci d’affirmer haut et fort que le comportement des gens par rapport à la minceur peut-être indécent
    réducteur, intrusif, et même malsain

    l’envie qu’elle génère (idiotement, minceur et beauté sony loin d’être synonymes) m’a fait manger tellement de phrases malveillantes au cours de ma vie… (les détails seraient longs:)

    si seulement les gens tuaient leur envie d’être quelqu’un d’autre et admiraient sereinement la beauté de la multiplicité… 🙂

  • Betty

    Quel éclairage ! Je n’avais jamais vu à quel point ta minceur avait engendré autant de regards et d’observations à en être complexée… je suis d’autant plus admirative que tu ne le montres pas, à tel point que je te vois, quand je te rencontre, comme une femme épanouie et qui s’assume parfaitement dans ce corps magnifique de formes et d’énergie. Heureusement que ton collègue a été désobligeant, car il a déclenché un article profond et essentiel (en tout cas pour moi) pour comprendre et ressentir qu’un complexe se tapit au fond de l’individu et peut à tout moment nous faire perdre nos moyens, notre dignité même !

    Quelle joie de savoir que de telles douleurs bien exprimées, peuvent servir et transformer le regard de chacun de nous. Je peux que t’encourager à continuer de partager avec tes lecteurs et lectrices autant de créativité durement accouchée, et merveilleusement exprimée!!!

    Je t’aime profondément ma courageuse “bâtisseuse” (pour moi c’est plus que déclencheuse) de prise de conscience !!! MERCI d’être TOI…

  • Lossouarn

    J’adore ton commentaire t’assumes t une femme pleine de vie ta tout compris en lisant t propos, en fait que l’on soit de toute corpulence confondue ou est le problème franchement tout ce passe dans la tête des gens ,ceux qui jugent et ceux qui ce font juger le fameux (paraître) miroir suis je le plus beau . J abrège ici et merci pour ton commentaire encore une fois
    J ai 71 ans bientôt et J’ai un fils de 36 ans comme toi dont ça vie est un enfer je lui ferai part de ton expérience …merci merci encore

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