Beauté fatale

Assumer sa beauté

 

“Il suffit qu’un seul être humain fasse un pas en avant pour que toute la planète en profite”
Gandhi

« Je suis au rayon légumes, devant le bac des pommes de terre exactement. Une main glissée dans un sachet, je lève les yeux et je croise son regard. Il fait la queue pour payer. Il me fixe. Il est de taille moyenne et il a un bonnet et je détourne les yeux, je reviens à mes patates. « Celui-là il a flashé » me suis-je entendue penser. Et je passe à autre chose, à mes courses « Bonjour », sourire, « merci », « au revoir », sourire. Puis je sors du magasin. J’ai deux choix : le chemin de droite ou celui de gauche. Les deux me mèneront chez moi. J’hésite, je tourne la tête à droite, puis à gauche, il est là. Au coin de la rue. « Il m’attend ?» une pensée fugace qui n’a pas le temps de s’imprimer. Ne me demandez pas pourquoi, je ne sais pas pourquoi, je n’ai pas eu le temps de savoir pourquoi, j’ai choisi le chemin de gauche. J’ai choisi d’aller vers lui. J’ai marché, j’ai fait semblant de rien, me raccrochant à l’idée qu’il n’était pas là pour moi. Nous étions à moins d’un mètre l’un de l’autre. Tout cela allait beaucoup trop vite, j’ai arrêté de penser. Il a hésité. Il s’est avancé. Il était photographe. »

   Autant vous dire que mon ego s’est frotté les mains de satisfaction, et tout le long du chemin du retour vers chez moi, je me suis sentie comme une élue, une femme magnifique dont le destin est de ravir tous les photographes et les esthètes de cette planète. Si fière qu’on m’ait proposé de « poser ». (Je vous ai parlé de mon ego il me semble…)

   Et puis il y a eu le doute. Pas sur la crédibilité du photographe à qui j’avais donné mon mail, pas sur mes compétences en terme de modèle (j’en ai déjà l’expérience), mais sur le fait de dire aux autres que j’avais été repérée dans la rue. Je me retrouvais soudain devant l’histoire de ma vie, devant mon incapacité d’assumer ma beauté et ses effets. Alors, forcément, il fallait que j’en fasse un article.

   Et à vrai dire, tant pis si cet article peut paraître cruel aux yeux de certaines, car aujourd’hui, il m’est indispensable.

   Je m’aventure sur le chemin sinueux de la beauté, entre convoitise et rejet, entre épanouissement et culpabilité.

Le sentiment d’être anti-féministe

 

   Je pense que beaucoup de personnes en lisant cette introduction se demanderont : « Pourquoi doute-elle ?! ». Pourquoi est-ce que je ne reste pas sur cette vibration jouissive que m’apporte la situation d’être « repérée » en tant que profil intéressant par un photographe ? Et même, « Comment peut-on ne pas assumer sa beauté et en être fière ? »

   Cela peut paraître étrange, mais le simple fait de me considérer comme une femme belle (comprenez « dans les critères esthétiques actuels ») veut implicitement dire qu’il existe des femmes qui ne le sont pas (qui ne font pas parties de ces mêmes critères), et j’ai tendance, depuis des années, à m’en sentir coupable. L’aphrodisme* brutal dans lequel nous sommes plongées en tant que femmes me rend mal à l’aise, d’autant plus que je fais partie de la caste supérieure : je détiens le graal, cette beauté, que tant de femmes désirent, tellement nous sommes programmées à vouloir lui correspondre au détriment de notre beauté intrinsèque, bien plus épanouissante.

   Je me sens ainsi comme une intruse qui, juste par son physique, contribue à rendre d’autres femmes malheureuses. Et même si d’instinct, j’ai envie de rayonner, je m’en veux de me sentir comme une élue dans cette société. Je dois avouer que c’est un poids bien lourd à porter et que je me le suis moi-même mis sur le dos (auto-flagellation quand tu nous tiens…).
Du coup, j’ai l’impression d’être antiféministe, comme si je n’avais pas de « vrais » problèmes et que parler de la difficulté d’être belle, c’est comme un caprice et un gros fuck envoyé à toutes les femmes qui se sentent rejetées par les critères physiques abusifs de notre système. Je deviens le bras armée d’un système que je réprouve. Je me retrouve oppresseur alors même que je me sens oppressée. Et je me culpabilise de me sentir oppressée alors même que je suis oppresseur.

   Je pense clairement que ma réaction (celle de me sentir coupable) est saine dans la mesure où elle met en lumière cette injustice qui entoure les femmes : il n’est pas juste que certaines femmes, parce qu’elles correspondent aux critères de beauté actuels, soient plus en vue que d’autres, et aient, de par leur beauté physique, des privilèges que les autres n’auront jamais.
Il n’est pas juste que ma beauté physique soit, aux yeux des autres, une réussite, quand d’autres femmes sont vues comme des échecs et se perçoivent comme tels.

   Pour moi, le fait même d’en parler, de l’écrire noir sur blanc, est pour moi un acte féministe qui renforce mon intégrité, tant les non-dits autour de la beauté des femmes sont omniprésents, noyant chacune d’entre nous dans des injonctions paradoxales et lapidaires, aiguisant notre compétition, nous jalousant les unes les autres : diviser pour mieux régner, voilà ce qu’a fait de nous cette illusion créée par le système. Face à la beauté, nous ne sommes pas toutes égales, mais nous sommes toutes égales face à son aliénation. Que vous soyez dans les critères ou en dehors, il y aura toujours une claque pour vous. Que ce soit dans un « défaut » de votre corps, dans votre vieillissement inévitable, dans la convoitise des autres, ou dans votre propre culpabilité.

Que faire alors quand on est parmi les « élues » du système ?

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   Même si le système est profondément injuste, je suis née avec ce physique. Je suis belle selon les critères du système. Je suis ce genre de femmes que l’on repère dans la rue. Et je ne peux pas nier cela. Rejeter ma beauté revient à rejeter une partie de moi-même, et m’empêcher d’en profiter, c’est réduire la flamme qu’il y a en moi. Combien de femmes belles se réduisent au nom du regard des autres ?

   Pour bien comprendre, on peut faire un parallèle entre notre confort de vie et notre opulence en Europe face à la pauvreté du continent voisin qu’est l’Afrique. Nous avons toutes conscience de l’inégalité entre ces deux continents, pourtant serait-ce une solution, en tant que riches occidentaux, de nous priver, de devenir aussi pauvres, et de réduire nos conditions matérielles comme ceux que connaissent beaucoup d’africains ? Bien sûr que non. Et ce, pas parce que nous n’avons pas de cœur, mais parce que nous savons pertinemment que ce n’est pas la solution.

   C’est la même chose pour les femmes belles : en quoi cela sert les autres femmes de t’interdire de rayonner ce que tu es ? Refuser de faire ce shooting photo n’aurait certainement pas soulagé les femmes qui ne font pas partie des critères dans mon entourage. Au contraire, le fait de justement le faire, m’amène à cheminer vers ma beauté et me permet d’apprendre à l’assumer. En faisant cela, en m’autorisant à incarner ma beauté, j’ « autorise » implicitement d’autres femmes à en faire de même. Et là, j’ai un impact réel et positif dans le monde.

Le sentiment d’être superficielle

 

   Pour beaucoup de monde encore, la beauté d’une femme et l’acte de l’entretenir nous apparaissent souvent comme superficiels. Ainsi, se faire belle, c’est être dans l’ego, c’est se cacher, et parfois même, c’est mentir et manipuler. Combien de fois les jugements nous traversent quand nous croisons une belle femme apprêtée, voir sexy. Tout de suite nous l’imaginons superficielle, incapable de voir plus loin que le bout de son nez, la première à se prendre en selfie pour alimenter son Instagram… Ou, on l’imagine séductrice, prête à tout pour réussir en se servant de ses atouts physiques…

   Nous avons souvent ces clichés en tête, car il existe des femmes comme cela. Des femmes qui se sont réduites à leur corps physique au détriment de leur conscience. Personnellement, j’ai toujours eu de la compassion pour ces femmes là et cela me rendait même triste, car je sais qu’il est souvent plus facile de choisir la voie du corps quand on est une femme. Comme si le corps ne pouvait aller avec l’intellect, comme si les émotions ne pouvaient aller avec la force.

   Réduire la beauté à la superficialité, c’est oublier que la beauté peut s’allier à la créativité, à la joie, à la grâce, à la sagesse. Une femme qui a renié sa beauté est une femme qui a oublié et rejeté une partie d’elle-même. Et moi, je me suis beaucoup rejetée. Et même aujourd’hui, l’épée de Damoclès de la superficialité me guette à chaque coup de crayon sur mes yeux, à chaque sortie shopping, à chaque séance photo… Pourquoi devrais-je choisir entre ma beauté physique et mon esprit ? Pourquoi ma coquetterie viendrait discréditer ma pensée ? Pourquoi le corps devient si vite une prison pour les femmes ?

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   Surtout que ma beauté ne m’a jamais fait me sentir faible, au contraire. Au-delà des privilèges qu’elle confère dans notre système où l’aphrodisme est la règle, elle me ramène directement au féminin sacré en moi. Elle me sidère même parfois, et durant cet instant fugace de sidération, j’ai l’impression d’être invincible. Ce qui me rend faible, ce sont tous les préjugés que j’ai au sujet de ma beauté.  Toute cette nuée noire de pensées parasites qui me torturent : « Tu es narcissique. », « Tu es superficielle. », « Tu t’emprisonnes. »… J’ai envie de respirer, d’être seule au monde. J’ai envie d’être libre de danser avec ma beauté, de la faire étinceler, de la projeter dans le monde. « Sois le message que tu veux voir dans le monde » disait Gandhi, alors je veux être la beauté. Mais attention, pas la beauté qui rend supérieure, pas celle qui méprise, qui condamne, mais celle qui amplifie, qui rayonne, qui clarifie, celle qui me relie instinctivement à la part divine en moi.

 

Ce que j’ai découvert durant cette expérience

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   Je ne sais pas si c’était l’effet du thé noir, de la musique enveloppante, ou son chat aux grands yeux jaunes légèrement en surpoids, mais je me suis sentie profondément à l’aise. J’ai passé la matinée à rire entre deux clic-clic de l’appareil, notre complicité grandissant en même temps que le soleil d’hiver se levait dans le ciel. C’est le genre de rencontre qui vous donne le sentiment que la vie vous veut du bien. Je me sentais à ma place, de la même manière que quand j’écris. Et au-delà de la beauté, je me suis reconnectée à ma joie, à ma générosité et à mon enthousiasme.

   J’ai reçu les photos peu de temps après, je me suis scrutée avec ce regard que l’on a souvent envers soi-même : avec critique. Et puis il y en a eu certaines, où cet état de sidération décrit plus haut est apparu, où ma beauté alliée à ma profondeur me ramenait à ma dimension sacrée.

   J’ai aimé cette séance de pose, pas parce que je me sentais sublimée, mais parce que je me sentais vivante. Et, au fond, je pense que c’est ça la beauté, c’est se sentir vivante.

   Alors si toi aussi, tu galère à assumer ta beauté physique, que tu as peur du jugement des autres, des regards salaces des hommes, de la jalousie sourde des femmes, ne te réduis pas, je t’en conjure.

   Regarde ta beauté comme elle est : un don que tu incarnes. On ne cache pas un don, on le célèbre.

« La beauté commence au moment où tu décides d’être toi-même. »
 Coco Chanel

   Un grand merci au talentueux photographe Laurent Castellani. Pour découvrir son univers c’est par ici !

Note : * Pour la définition de l’aphrodisme, je reprends celle énoncée par Paul RIGOUSTE sur le site lecinemaestpolitique.fr : « J’appelle ici -aphrodisme- le système de domination consistant à valoriser dans une société donnée les individus correspondant aux normes de beauté physique de cette société, tout en dévalorisant ceux/celles qui n’y correspondent pas. » Je vous conseille vivement de lire cet article !

Lise M.

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4 commentaires

  • Ploumploum

    Merci, pour ce superbe article! Je pense, que lorsqu’on est belle on peut en profiter pour sublimer la beauté, en restant complètement naturelle, ce qui ne veut pas dire se réduire, voilà j’assume plus ou moins ma beauté, malheureusement surtout depuis que je ne vis plus en ville(allez savoir…), ducoup j’assume aussi tout mes poils, et se maquiller est très contraignant… en fait j’hésite entre suis je en train de me réduire ou je me sens assez bien pour assumer tout mon corp tel qu’il est…? En tout cas c’est un sujet intéressant 🙂

  • Lulou

    Merci, tu a fait preuve de courage
    Ça fait longtemps que je voulais tomber sur un article comme celui là!
    Merci du fond de mon cœur

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